Deux minutes. Entre sa proposition, le rapide parcours de son book, et l'évidence qui s'impose. Oui. Oui, je suis intéressée. Oui, je
peux me rendre disponible. A sa demande, je lui envoie des esquisses de reflets. Ils semblent lui plaire, mais là n'est ni la question, ni le propos. Il insiste pour se rencontrer avant,
pour parler, pour expliquer. Je n'en ai pas besoin, je sais ce que je fais. Ses photos m'ont convaincue, mais il ne sait pas encore que quand j'ai décidé quelque chose, je m'y tiens. Un rapide
verre lundi soir. Un brief. Quoi, comment, où. Nous confirmons la séance pour le lendemain.
Cool, calm and collected.
Je n'ai pas peur. Etonnamment, je n'ai pas peur. La femme de 34 ans qui a mis tant d'années à ressentir le regard et le désir des
hommes autrement que comme une insulte ou une menace, la femme qui souvent encore s'uniformise informément pour se fondre, la femme qui aura mis presque 20 ans à s'autoriser à passer du terme
"fille" au terme "femme" pour se désigner elle-même, cette femme qui restera à jamais commune, petite, carrée et ronde... Cette femme, c'est toujours moi... Mais plus seulement.
Je suis là, plus tout à fait habillée et pas tout à fait nue, devant cet homme inconnu qui serpente sur le parquet, caché derrière un
objectif plus gros que sa tête. Dans cet appartement qu'on lui prête pour ses "projets personnels", je l'écoute avec attention et j’applique ses consignes. Je le laisse faire son travail, et
j'essaye de faire le mien au mieux. Et ce soir, mon travail, c'est le sien. Fixer le regard, ou au contraire le perdre, le cacher derrière mes boucles brunes, contraindre le corps, l'épaule, le dos, cambrée,
penchée, droite, la hanche plus ouverte, la jambe plus tendue… Parfois, je devance; parfois, de longues secondes s'écoulent avant que je ne parvienne à traduire son regard à travers mes gestes ou
mes brusques arrêts. Il cherche les angles, il triture ses iso, il explore le détail ou au contraire l'attitude. A sa demande, mon corps et de mon visage se souviennent et bandent leurs muscles à
sa volonté: la chasseresse, la bécassine, la dominatrice, la petite fille, la fâchée, l'espiègle, la glaciale, la joueuse, la pin-up, l'abandonnée, la conquérante, l'oubliée, la
langoureuse, la trash. Ce sont tous ces visages et d'autres encore sûrement qui défilent sur ses cartes SDHC, s'égrenant à travers ces heures qui défilent.
Il m'avait prévenu qu'il était silencieux. Mais notre silence de ne me gêne pas. Nous sommes dans une collaboration pragmatique. Nous
faisons des photos. Et nous nous appliquons et l'un et l'autre de notre mieux. Etonamment, l'érotisme de la situation met un long moment à m'éclater au visage. Je suis ses directives, et je ne me
pose pas de questions. C'est bien. Nous n'avons pas la même vie. Nous n'aimons pas la même musique. Du tout. Et nous sommes aussi acharnés l'un que l'autre à défendre nos préférences. La
discothèque étrangère à l'un comme à l'autre n'offre comme no man's land que le Dark Side le plus célèbre au monde. C'est donc accompagnée par,
entre autres, les extraordinaires volutes vocales de Clare Torry que je cambre, plie, délie et ébouriffe devant cet objectif qui navigue du bout de la
pièce au bout de mon nez en 15 étapes intermédiaires de flash. Toujours, il jette un œil à la photo qu'il vient de prendre. Parfois, il lève les yeux vers moi, et je vois à son sourire et son
regard qu'il a réussi à le fixer en pixels, ce regard. Car c'est son regard, sa vision à lui. Pas les miens. Pas comme j'aimerais être ou paraître, et encore moins telle que je m'imagine. Juste,
telle qu'il me voit ou qu'il m'espère. C'est sa création. Je ne suis qu'un prétexte, un support. Mais ça fait partie du deal, et ça me convient.
Après plusieurs heures à explorer toutes les lumières et les couleurs de l'appartement, nous revenons à l'encadrement d'une porte,
point de départ de notre périple. Il écarte alors son objectif et m'embrasse, délicatement, comme une question. Je ne m'y attendais pas. Ou pas vraiment. Peut-être parce que malgré toutes les
errances de ces derniers mois, je ne sais toujours pas deviner le désir que je peux susciter. Deviner ou admettre? Nous plaisantons sur le choix du canapé, et alors que je jouis une seconde fois
empalée sur son corps, la pression de ses mains autour de mon visage et les paillettes nuancées de regret qui traversent son regard en rafale m'indiquent que c'est dans son esprit qu'il est en
train de fixer des images. Mais ce regard-là, et ce sourire-là, je crois que jamais je ne saurai les arborer sur demande.
Bien sûr, nous avions évoqué la question lors du brief. En rougissant comme un gamin, et après diverses circonvolutions, il avait fini
par admettre que oui, cela lui arrivait de coucher avec ses modèles, mais que ce n'était ni obligatoire ni systématique. Il avait souri alors que je lui expliquais que dans le cadre de mon propre
projet artistique, c'était une condition sine qua none.
Je ne suis pas sûre de vouloir voir les photos. Les avoir fait me suffit.
Je ne sais pas ce que je vais en faire, de son regard sur moi qui n'est pas moi tout en l'étant sûrement un peu. Les enfouir au fond
d'une archive triplement protégée. Abriter des tirages en lieu sûr sous enveloppe scellée. Je ne sais pas. Les garder en tout cas. Les garder pour plus tard. Les garder pour me
souvenir, comme tous ces textes. Les garder pour les longues soirées d'hiver de la vieillesse, les garder pour me souvenir qu'un jour j'ai été cette femme de 34 ans. Pas spécialement jolie, pas
spécialement bien faite, percluse de complexes et hantée par le regard des autres. Mais aussi capable de regarder un objectif les yeux dans les yeux, les cuisses grandes ouvertes. Une femme
capable d'oser, une femme capable d'assumer. Une femme qui aura sûrement beaucoup de remords. Mais, le temps aidant, un peu moins de regrets.